Cocon livresque

Proposition  « On ne pense pas assez aux escaliers »

samarcande

Je me souviens gravir à pas lent ce long ruban de moquettes qui faisait office autant d’escalier que de rampe d’accès aux salles de lecture ; à flâner devant les rayonnages des livres de philosophie, Al-Ghasali et Al-Kindi dont les écrits rayonnèrent sur tout le bassin méditerranéen, plutôt que de me rendre directement aux ouvrages à étudier ; à regarder l’ouverture des moucharabiehs métalliques pour évaluer le niveau d’ensoleillement ; à m’arrêter le souffle court et saisir un premier volume sur les plus beaux minarets de l’islam, puis un second, pour me retrouver en quelques minutes à la tête d’un trésor qui s’accumule à mes pieds. D’autres lecteurs sont dans la même situation, entre deux niveaux, assis perpendiculairement à la pente, des livres éparpillés autour d’eux, prenant des notes, concentrés dans leurs bulles de réflexions, l’ensemble formant une chenille humaine, s’enroulant autour de l’axe central vide d’ouvrages, laissant un passage au visiteur pressé. Je venais chaque jeudi après les cours à l’institut d’art et d’archéologie rue Michelet où je suivais des cours de sur l’art islamique des premières années de l’hégire. L’escalier de la bibliothèque de l’Institut du Monde Arabe était en quelques sortes le prolongement naturel de l’amphithéâtre, entrecoupé du sas de la rue et de ses transports en communs pour rejoindre la rue des Fossés Saint-Bernard. Ma découverte du lieu alla de pair avec l’étude de la grande Mosquée de Samarra, ou mosquée al-Mutawakkil dont le minaret en spirale hélicoïdale composée d’une rampe en spirale à 5 étages le fait culminer à 54 mètres de haut, ruban de briques cuites. Je m’imaginais gravir le sommet en feuilletant les ouvrages d’architecture, levant rarement la tête pour observer le va et vient silencieux des visiteurs dans cet escalier sans marches.  Studieux, je restai là entre deux niveaux pendant un bon trimestre pour prendre des notes et lire les chapitres qui m’importaient, sans prendre le temps d’explorer plus avant les étages supérieurs. Cela aurait pû durer longtemps si je n’avais pas croiser du regard un joli profil pâle surmonté de cheveux blond et sage. Je l’abordais, faux ingénu, pour lui demander son avis sur les céramiques artisanales de Samarcande et de ses monuments. J’en avais assez de ce cocon livresque, de la verticalité des minarets, de ce mélange de papiers et d’aciers, de la moquette défraichie et des moucharabiehs en panne. La magie des premiers temps était flétri ; alors que la vie s’ouvrait à moi. Je lui proposais de boire un thé à la menthe sur le toit, une façon de sortir de cette bibliothèque d’entre-sol et de profiter de la lumière zénithale de la jeunesse.      

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