Point nodal

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Point nodal entre la rue de Paris et la rue Marcel Dufriche ; le café de l’angle ; celui tenu par Ali le turc ; il joue au backgammon quand le client vient à manquer ; nourrit les salariés du coin ; désaltère les alcooliques assoiffés ; vend de l’espoir sous forme de ticket de loto ; fume des cigarettes pour passer le temps sur le trottoir ; blague avec le client ; moque sa femme ; lisse sa moustache ; regarde de son perchoir les flux montant et descendant en provenance du métro en fonction de l’heure et du jour : le vendredi les musulmans montent en grappe à la mosquée toute proche ; dans l’ancienne usine reconvertie en lieu de culte ; le soir c’est shabbat ; les juifs rejoignent la synagogue où des soldats en armes, Famas en bandoulière, arpentent le trottoir bitumeux ; le dimanche matin l’église de la rédemption accueille une population africaine, sapée de costumes croisés et de boubous colorés ; le lundi des ouvriers installent des stands au palais des congrès situé juste en face ; une exposition ou un salon ; qu’importe ; ça rapporte du monde ; mardi, des roms ont envahit le terrain vague où se dresse une charpente Eiffel d’une usine aujourd’hui disparu ; mercredi, des CRS bousculent les manifestants venus en soutien ; jeudi, on a fait place net ; Ali encaisse sa semaine.

 

Atelier François Bon : lieux, point-virgule, lieux

  • décrire un lieu
  • utiliser le point virgule
  • Un paragraphe
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Ambulatoire

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Des masses vertes aux contours flous : herbe coupée, mélange de conifères et de bouleaux, un cerisier et un pommier. Domaine fermé, un cocon. Chaque arbre à sa place. Un jardin immense pour l’aventure donnant sur une cour d’asphalte pour nos vélos et trottinettes, Pour garer la voiture aussi, une Volvo jaune soleil, à courir autour jusqu’à perdre haleine. Un sentiment de protection absolu dans cette maison cachée derrière ses murs et sa haie de troènes. Portail ouvert. Des courses à faire. Un voyage ordinaire avec pour paysage une transition : champs gras en labour, prés verts et tâches blanches, ensemble de maisons et de petits immeubles dans les faubourg, rectangles gris ou rouge, imaginé plus que vu, les yeux collés à la vitre, rêverie intérieur, sans aspérité, fondu dans l’espace. Ma mère au volant, se faufilant vers un parking du centre ville. Traitement cathartique de l’opticien, prévenant, professionnel, ajustant ma première paire de lunettes. La découverte du monde : découpage des surfaces, netteté du comptoir, alignement des montures, sourire du vendeur, ses mains manucurés à la peau nervurées, moi dans la glace, reflet net à l’infini. Le choc. L’étonnement. Les yeux bleus profond de ma mère souriant. Le poids de la prothèse. Ajustement. Le retour à la maison comme une fête : la lecture à haute voix des slogans publicitaires accrochés au mur vantant des produits de la grande consommation, le pas pressé des passants le long des trottoirs, la jointure du mortier entre chaque brique rouge des maisons d’ouvriers visible à l’arrêt, les reflets scintillant de la carrosserie des voitures, le portail du cimetière et sa croix en béton rehaussé, les magasins aux vitrines arrangées, le relief des labours, formant des vagues régulières, mélange de glaise, d’argile et de craie, les derniers mètres avant l’arrivée avec les vaches aux tâches noires et blanches ruminant, mouvement en accord avec le regard, faire l’expérience continue d’enlever et de remettre ces lunettes de myopes. Ignorant des contours du monde, découverte d’une autre réalité, yeux fermés retrouvant mon jardin intérieur et ses secrets. A l’arrivée, mes sœurs regardant le petit garçon affublé de ses  binocles, mangeant son visage qui découvre la profondeur de champ, à courir de joie, dans tous les sens.

 

Atelier d’écriture avec François Bon Hiver 2016, le mouvement sans verbe.
Jeu de contraintes :
des phrases sans verbe conjugué
Une impression de mouvement
un seul paragraphe
un scène de l’enfance
avec 5 à sept figures identifiables en discontinuité dans une logique de montage “cut”
Photo  Certains droits réservés par Jeff Kubina
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Rêve ordinaire d’un soir d’hiver

Quand le froid s’installe aux fenêtres irisées, l’insert de braises mange le bois : verts, secs,  mousseux, craquelants, chancelants, noueux, filandreux. Le feu prend de la consistance. Porte ouverte, il irradie la pièce en vagues successives. La base des flammes bleue, incandescente, ne quitte pas mes yeux. Est-ce le vin ou l’heure tardive ? Il faut que je me couche. La lecture devient pesante. Les phrases perdent leur sens. Un dernier verre ? je ferme les yeux et rédige mentalement une liste des choses à faire.
    • Ajouter à mon lit des couvertures de couleurs pour en faire un nid rassurant et cotonneux, barrière à l’hiver.
    • Penser   à nourrir Gustave, le chat, avec des foies de veau. Il aime tant ça.
    • Appeler maman, avant qu’elle ne meurt. L’hiver tue tant de vieux.
    • Rédiger un courrier au Président de la République pour lui signaler le tapage nocturne continuel dans l’impasse derrière la maison
    • Commander un billet de train Paris New-York. La ville est parait il très belle pendant les fêtes.
    • Faire l’amour à une naine rousse. Bukowsky m’avait raconté un soir le violent plaisir d’un orgasme que provoque ces femmes au sexe étroit.

 

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Bukowski ? Quand nous sommes nous rencontrés pour la première fois ? C’était, je crois, dans des studios de TV. T’étais bourré. T’insultais le présentateur avec ton litre de blanc posé sur la table pour biberonner. Je t’ai adoré.
On a bringué toute la nuit. La tournée des grands ducs. Nous étions collé au bar à parler des femmes, de leurs colliers de perles et des bruits qu’elles peuvent faire quand elles veulent nous montrer leurs passion qui les consume. Putain. Quel bordel t’a fait, mon ami, quand le barman refusa de nous servir à boire un nouveau whisky. “Bukowski, ta gueule ! » qui disait. ça tanguait grave. Tu bandais mou des genoux en lui sifflant la fin de la récré : « fuck you, bloody bastard »
Ta bouche édentée n’arrivait plus à parler. ça grinçait, en éraillement. Une épave qui éponge. Un trou qui se défonce la tronche. T’étais pas beau à voir, mais ton verbe fort d’ivrogne renversait les tables. T’étais tellement pêté…  que t’as voulu baisé une serveuse. Pathétique. Tu gesticulais sur le canapé mimant un coït interminable sur une bouteille de vodka. Je te disais : “vas y Charles ! Défonce là ! Elle grimpe dans les 45°. Prends pas la tangente, c’est bon pour les vieux un petit remontant. »
Mon brackmard, lui, avait envie de passer du bon temps, voulait sortir de sa tanière bien au chaud. Il irradiait. Toi, tu n’avais plus rien, une gloire de fête foraine. Je voulais piner, me vider quand tu m’as raconté cette histoire de naine. Une fille que t’avais rencontré à Los Angles, qui picolait du mescal au petit-déjeuner et ne cessait de te pomper le dard, une barge qui passait sa journée à planer sous médocs, une courge qui t’amenait que des emmerdes mais qui savait parler avec son cul. Ouais, je me souviens, une petite plantureuse qui aimait se faire défoncer et qui hurlait : “je suis en feu … je suis en feu à cause des héros, des nains, de la pauvreté et de l’espoir” Les Contes de la folie ordinaire me sont tombés des mains.  Les braises se taisent. Une micro sieste avant d’aller me coucher. Il faut que je pense à changer les draps.
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Il y a la planète dans le reflet de tes yeux

Il y a ce soleil de novembre qui perce au travers de la fenêtre et réchauffe l’âtre de la cheminée.

Il y a ce bureau en palissandre sur lequel je passe mes journées à travailler tout en écoutant Yann Tierssen au piano

Il y a ce goût de cendres quand mon regard croise l’actualité où l’on nous exhorte à suivre la bonne direction

Il y a ces documentaires qui disent que la terre se réchauffe un peu plus chaque jour,

Il y a ces articles qui nous donnent encore deux décennies d’accalmie

Il y a cette rencontre où nos doigts se sont croisés quand le TGV filait vers le sud

Il y a ce bonheur de se sentir aimé et de se laisser aller à la douceur de l’hiver

Il y a la réalité où l’on voit les plantes fleurirent deux fois l’année

Il y a les catastrophes naturelles là-bas au loin qu’on oublie dès le dos tourné

Il y a ces migrants de l’eau et de la guerre qui se jettent à la mer faute de ne pouvoir se sauver

Il y a les finances des paradis fiscaux qui spéculent sur les dérèglements du moment : matière première et armement

Il y a ce premier baiser qui en a entrainé d’autres et me fit croire au paradis

Il y les bonnes et mauvaises récoltes annonciateurs de vents mauvais

Il y a cette année 2016, la plus chaude connue 1,2° degrés de plus avant l’époque préindustrielle

Il y a le ici et maintenant quand nous nous sommes promis de ne plus nous quitter

Il y a le temps qui file et que rien ne retient

Il y a la pluie qui arrive enfin, à gros bouillon, emportant tout sur son passage

Il y a les inondations annoncées où voitures et maisons sont emportées par un torrent d’eau et de boue

Il y a les promesses des politiques qui annoncent des lendemains radieux ou de l’austère austérité pour relancer croissance, travail et félicité

Il y a les nouveaux barbares, populistes et terroristes, qui jouent sur nos peurs

Il y a Trump aujourd’hui, Brexit hier, Poutine en Russie et Xi Jinping en Chine

Il y a ces dirigeants qui jouent aux apprentis sorciers, aidés par leurs conseillers

Il y a le silence apaisant de nos corps nus dans ce grand lit aux portes de la mer

Il y a nos odeurs qui se mélangent, parfum d’espoir et ivresse d’un futur

Il y a la mer qui efface nos pas sur le sable, nouvelle étendue vierge

Il y a la banquise qui réduit comme peau de chagrin

Il y a cet ordinateur qui me permet d’écrire et de diffuser mon message au monde entier

Il y a ces réseaux qui nous font croire à une grande communauté intereliée

Il y a les GAFA et les licornes qui inventent de nouvelles formes de prolétariat

Il y a l’immédiateté, l’instantanéité des marchés boursiers du trading à haute fréquence

Il y a toi quand nous nous sommes croisés la première fois à la terrasse d’un café

Il y a le pharmakon technologique, poison et remède, qui est la source d’utopies ambigues

Il y a la nature qui se rebelle et qui signera la fin de l’homme

Il y a cette longue discussion durant le chemin du retour

Il y a la possibilité de changer, de donner du sens, de revenir à l’essentiel

Il y a la planète dans le reflet de tes yeux qui me donne envie de me battre encore un peu

Quelques degrés avant la fin du monde, mon amour, tes vêtements seront un fantôme d’os qui blanchiront au soleil de mai si rien n’est fait.

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Orphée de retour de l’enfer

Dans sa poche, deux boeufs. De quoi soudoyer Charon. De lui glisser la pièce. Le long de la route, il me faudra aussi envouter de ma musique les ombres mortes qui filent vers l’enfer. Le chemin du retour est plein d’espoir. Le plus dur est fait. J’ai vaincu la mort. Hadès me l’a rendu. Sous la voute ma voix porte au loin et je peux te parler Eurydice. Nous allons pouvoir reprendre notre conversation là où elle s’était arrêtée. Avant que le serpent ne t’ai mordu.

– Pourquoi es tu partie danser dans les jardins pieds nus et cheveux au vent ? Tu sais bien que ce sont des lieux de tentations. Mais non, tu en as fait qu’à ta tête de linotte, nymphe que tu es.

Orphée entend le pas imperceptible d’Eurydice. Il est aussi léger qu’une plume, un souffle sur le sol. Pourtant, une colère sourde monte des entrailles du poète. Elle pue la jalousie et l’incompréhension.

– Sais-tu que le serpent dans d’autres religion est le symbole du péché ? As tu péché Eurydice ? C’est la jalousie qui parle en moi. Elle forme un poison puissant. Elle circule dans les veines et chauffe le sang. Je pourrai tuer pour ça. Tu ne me répond pas ? Te sens tu coupable ? Allons Eurydice. Je te pardonne. Les Dieux de l’Olympe inventent des tas de pièges mortelles pour tester la bravoure, la vacuité des demi-dieux. Puisque c’est ce que je suis en quelques sortes. Enfin ! Peux tu me dire ce qui t’as pris ?

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Le tunnel se ressert en boyau. On peut sentir le corps chaud et caverneux des profondeurs de l’enfer. Ce boyau est un corps fait de chairs et de sangs. Une lueur au loin forme un chenal, un but lointain.

 

– J’ai croisé en venant un poète italien, Dante. Lui aussi est descendu en enfer. Il m’a raconté chaque cercle concentrique, les tourments et la violence apaisante, la turpitude et l’opprobre, le dégout et l’envie, la lubricité et la bestialité. Il m’a raconté un bestiaire tordu en de flammèches ardentes.  Et toi ? Tu serais restée blanche ? Innocente ? Immaculée au fond de cette nuit d’effroi ? Je n’arrive à croire à ce miracle. Hadés t’aurai protégé de son pouvoir ? Tu lui rappelles peut-être le printemps et l’été avec tes cheveux blonds, folle que tu es !

Charon tire la barque. Le clapotis de l’eau donne une impression de calme. A y regarder de plus prés, l’air est infesté de souffre. Des papillons blancs virvoltent ; des âmes égarées qui ne trouveront jamais ni l’entrée ni la sortie. Ils sont voués à errer sans fin dans les couloirs de l’enfer. Orphie saute sur la rive, mâchoire serrée, rivant ses yeux à la sortie. Il n’a pas oublié la recommandation du maitre des enfers. La robe d’Eurydice effleure la peau tannée du passeur. Charon succombe.

– Connais-tu le rayon de la bibliothèque que l’on nomme l’enfer ? Non, bien sûr ! Il y a un auteur que je vénère plus que tout. C’est un marquis. Aucun de ses personnages n’est tout blanc. Même justine y prend plaisir. Alors encore une fois, je te pose la question, Avec qui m’as tu trompée ?

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Ils se rapprochent de la sortie. La dernière caverne ressemble à un mythe. Des hommes accrochés à des anneaux de pierre regarde la lumière au loin. Ils sont indifférents au passage des deux amants. Il reste quelques mètres quand Orphée se retourne et dit à sa femme : “Regarde-moi quand je te parle. » A cet instant, il compris à quel point la jalousie empoisonne la vie.

 

Photos : PaternitéPas d'utilisation commerciale Certains droits réservés par kwc

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