Je me souviens

Je me souviens des vacances en camping car où nous prenions des chemins de traverse, à dormir à la belle étoile sous le ciel grec. Les oliviers nous servaient d’abri pour la nuit. Les chèvres venaient nous réveiller à l’aube.

 

Je me souviens du lait en boite d’origine hollandaise. Il piquait sous la langue avec un goût vaguement crémeux qui ne ressemblait pas au lait de la vache française. Je me souviens en avoir bu cet été, quarante après, et ressentir le même goût d’enfance envahir ma bouche.

Je me souviens des brochettes marinées au jus de citrons et couvertes d’herbes. On s’amusait ensuite avec les baguettes de bois pour en faire des cabanes.

Je me souviens des fonds marins que nous allions explorer mes soeurs et moi. C’était à celui qui ressortirait le plus bel oursin. On les écrasait sous un galet pour les manger. La chair était un mélange de noir et de rose. Il fallait les gober pour me sentir l’iode exploser sous nos papilles.

Je me souviens des spectacles que nous montions pour passer le temps et faire rire nos parents. Ils invitaient amis et voisins. Nous faisons ombres chinoises et pantomimes. Les plus grands dirigeaient les plus petits. Une joyeuse troupe de 11 enfants.

Je me souviens des feux de camps, du vent et de la couleur de la mer. C’était l’été et ça ne durait jamais assez. Au retour, nous retrouvions les plaines mornes du Nord.

Je me souviens des bourrasques de septembre quand il fallait revenir de l’école en vélo. Il y avait une longue montée, rebutante, qui coupait le souffle.

Je me souviens du jardin qui prenait des couleurs d’or et de terre de sienne. Les lapins gambadaient sur le gazon. Nous devions ramasser les noix.

Je me souviens des routes au moment de la récolte des betteraves sucrières. Des tas de glaise, la marque des pneus sur le sol et l’odeur de pestilentielle à l’approche des usines sucrières.

Je me souviens des dimanches soir devant la cheminée. Nous nous cachions pour regarder la télévision.

Je me souviens des soirées crépes où chacun, à tour de rôle, s’occupait de la poêle. Il y avait des rires et de l’amour.

Je me souviens du temps de l’hiver trop long qu’il n’en finit pas de l’attente du printemps. Du froid et de la nuit. Du vent et la de pluie. De la neige parfois.

Je me souviens de mon premier baiser. Il avait un goût de bonbon trop saliveux. Nous étions dans un chemin terreux, entre jardins potagers et talus. Il faisait doux. Ce n’était pas encore l’été. Au sortir de l’enfance. Ou déjà dans l’adolescence. Et bientôt les vacances.

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Mon premier galet

Il est dans ma poche. Je joue avec pendant la journée, lors de moments d’angoisse, ou simplement pour me détendre. C’est un galet plat et lisse. J’en joue comme les Grecs jouent avec leur chapelet. Quand a-t-il atterri dans ma poche ? C’était un jour de grand vent, sur une plage de Bretagne. Après des heures de recherche, celui-ci est devenu mien.  Tout au moins c’est ce que je raconte quand on me demande l’origine de ce galet. En fait, plus simplement, je l’ai volé dans une boutique touristique. Il trainait parmi des centaines de galets, ronds et polis. Je l’ai choisi sans passé par la caisse. Peu à peu il est devenu plus indispensable que les pièces de monnaie ou mon téléphone. Sans lui, je me sens perdu. Il raconte la minéralité de ma mémoire. Ce que je ne peux, ou ne veux, oublier, ce qui me relie au monde. Et, plus ma poche se remplit d’objets divers et variés, plus vite il remonte à la surface naturellement entre mes clés et ma monnaie.

Le matin, il m’arrive de remonter l’escalier de mon appartement, ouvrir la porte de mon appartement et le rechercher entre les plis du canapé quand je ne saisis pas sa présence au fond de ma poche.

J’en ai d’autres dans mon sac à dos. En fait, ces cailloux forment une collection de ballades. Chacune d’entre elle est l’occasion d’en choisir un ou deux. Rarement plus. Le soir, je les classe. il y a les gris d’orage, les noirs d’ambre, les blancs cachalots, les nervurés sauvages. Parfois je les étale devant moi et je joue avec comme les enfants jouent aux osselets. Mais le galet noir de jais ne me quitte jamais. C’est le premier. Celui qui a commencé cette collection baladeuse. Je peux les faire rouler dans ma bouche et hurler comme Thémostene face à l’océan.

Isamël me demande souvent pourquoi je porte tant d’attentions à ces galets. Je lui ai répondu par une moue grossière en ouvrant grand mon sac. Les galets sont des bijoux qu’on ne met pas autour du cou.

Ismaël me regarde étonné. Dans mon sac, il y’a de quoi survivre une bonne journée. Nous nous sommes croisés hier au bout de la jetée. Je lui ai montré l’ordinateur et le livre. Il pensait que je ne savais ni lire, ni écrire. Que j’étais perdu à regarder le ciel et les nuages en déchirure. Incapable de parler. Dans mon sac, il y’a juste de quoi passer du temps que je n’ai pas besoin de partager. Le livre pour m’évader et l’ordinateur pour écrire. Avant je ne savais pas. Les mots se collaient les uns aux autres comme de la glue formant des tas informes. J’ai débuté avec une machine à écrire, puis avec un ordinateur fixe. Mais depuis qu’il y a des ordinateurs portables, c’est devenu mon bloc-notes. Je le trimballe partout.   

Ismaël a faim. Il espère des gâteaux ou un morceau de pain. Mais dans mon sac, il n’y a rien pour le ventre : du papier, de l’acier et des galets. Il me reste des pièces, six euros en tout. Je lui propose de remplir le sac de bières, d’une baguette et de pâté. Ainsi lestés, nous pourrons aller chercher de nouveaux galets.

Ismaël me dit : tu mens. Tu as d’autres choses dans ton sac. Pourquoi tu ne veux pas me le montrer ?

Parce que mon sac, Ismaël est tout ce que j’ai.    

photo de *Crazy Diamond* 

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