Rêve ordinaire d’un soir d’hiver

Quand le froid s’installe aux fenêtres irisées, l’insert de braises mange le bois : verts, secs,  mousseux, craquelants, chancelants, noueux, filandreux. Le feu prend de la consistance. Porte ouverte, il irradie la pièce en vagues successives. La base des flammes bleue, incandescente, ne quitte pas mes yeux. Est-ce le vin ou l’heure tardive ? Il faut que je me couche. La lecture devient pesante. Les phrases perdent leur sens. Un dernier verre ? je ferme les yeux et rédige mentalement une liste des choses à faire.
    • Ajouter à mon lit des couvertures de couleurs pour en faire un nid rassurant et cotonneux, barrière à l’hiver.
    • Penser   à nourrir Gustave, le chat, avec des foies de veau. Il aime tant ça.
    • Appeler maman, avant qu’elle ne meurt. L’hiver tue tant de vieux.
    • Rédiger un courrier au Président de la République pour lui signaler le tapage nocturne continuel dans l’impasse derrière la maison
    • Commander un billet de train Paris New-York. La ville est parait il très belle pendant les fêtes.
    • Faire l’amour à une naine rousse. Bukowsky m’avait raconté un soir le violent plaisir d’un orgasme que provoque ces femmes au sexe étroit.

 

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Bukowski ? Quand nous sommes nous rencontrés pour la première fois ? C’était, je crois, dans des studios de TV. T’étais bourré. T’insultais le présentateur avec ton litre de blanc posé sur la table pour biberonner. Je t’ai adoré.
On a bringué toute la nuit. La tournée des grands ducs. Nous étions collé au bar à parler des femmes, de leurs colliers de perles et des bruits qu’elles peuvent faire quand elles veulent nous montrer leurs passion qui les consume. Putain. Quel bordel t’a fait, mon ami, quand le barman refusa de nous servir à boire un nouveau whisky. “Bukowski, ta gueule ! » qui disait. ça tanguait grave. Tu bandais mou des genoux en lui sifflant la fin de la récré : « fuck you, bloody bastard »
Ta bouche édentée n’arrivait plus à parler. ça grinçait, en éraillement. Une épave qui éponge. Un trou qui se défonce la tronche. T’étais pas beau à voir, mais ton verbe fort d’ivrogne renversait les tables. T’étais tellement pêté…  que t’as voulu baisé une serveuse. Pathétique. Tu gesticulais sur le canapé mimant un coït interminable sur une bouteille de vodka. Je te disais : “vas y Charles ! Défonce là ! Elle grimpe dans les 45°. Prends pas la tangente, c’est bon pour les vieux un petit remontant. »
Mon brackmard, lui, avait envie de passer du bon temps, voulait sortir de sa tanière bien au chaud. Il irradiait. Toi, tu n’avais plus rien, une gloire de fête foraine. Je voulais piner, me vider quand tu m’as raconté cette histoire de naine. Une fille que t’avais rencontré à Los Angles, qui picolait du mescal au petit-déjeuner et ne cessait de te pomper le dard, une barge qui passait sa journée à planer sous médocs, une courge qui t’amenait que des emmerdes mais qui savait parler avec son cul. Ouais, je me souviens, une petite plantureuse qui aimait se faire défoncer et qui hurlait : “je suis en feu … je suis en feu à cause des héros, des nains, de la pauvreté et de l’espoir” Les Contes de la folie ordinaire me sont tombés des mains.  Les braises se taisent. Une micro sieste avant d’aller me coucher. Il faut que je pense à changer les draps.
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