Une phrase, une vie… 

proposition n°3 :

et si d’une seule phrase on explorait toute la complexité d’un personnage : tout Mauvignier en une seule phrase

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toi, quand tu la vois, tu ne sais pas quoi faire, juste lui prendre la main et attendre ; elle ? elle continue : suivre les chiffres, point à point, l’un après l’autre, tirer un trait avec son crayon de bois, hésiter, relier le chiffre suivant, enchainer les petits traits, se perdre sur le bord de la page, attendre que le temps passe, reprendre au dernier point et tirer un trait de plus, se ratatiner dans son coin à scruter le papier imprimé, ne pas savoir ce que c’est (chaque page du cahier est composé d’un nuage de points, jusqu’à 1828 vante la brochure dans un bref texte introductif), au début, elle suivait la consigne, n’en oublier aucun, maintenant le trait disparaît, la forme s’évapore, des nuages de chiffres restent orphelins, inachevées ; sa concentration est aléatoire, son corps fléchit, elle s’assoupit au-dessus du cahier ouvert, tête baissée, cheveux blancs défaits, bouche entr’ouverte, chassant une mouche de la main, comme un mauvais rêve : que reste-t-il de ses souvenirs ? des idées en vrac, la vieillesse, une pensée en miette, le patch posé le matin sur l’épaule dont elle a oublié l’existence, des médicaments par poignée, la maladie qui s’installe depuis des années, le mari qui voit sa femme partir à la dérive, le cerveau en apnée proche de l’asphyxie, le cortex qui se recroqueville, l’hippocampe, cheval fou, qui dégringole marche après marche, les mots qui s’effacent, la langue qui s’appauvrit, le silence qui s’impose face au vocabulaire restreint, la mort sociale comme pâle reflet du monde extérieur, bientôt la mort tout court ; et puis le bruit d’un gargouillis, le réveil, brutal, entre deux siestes, un sourire dans une bouche édentée surmontée d’une paire d’yeux bleus translucide dans un visage fait de ravines et de rides, elle reprend mollement le dessin sans un mot, avec un nouveau point, indépassable horizon entre le lit et la table ; tu le sais bien, toi : un geste désigne les choses, un doigt pointé indique un besoin immédiat, un raclement de fond de gorge est un rappel à l’ordre, insistant, avec de la dureté dans le regard, tout d’un bloc pour imposer sa mauvaise humeur, attendant d’être servi dans l’instant, alors tu lui dis : « oui, maman, j’ai compris, je t’amène un verre d’eau, il fait si chaud aujourd’hui », puis elle reviens dans le train-train quotidien qui insupporte son mari ; son mari ? il est sorti, comme souvent, pour ne plus subir le huis clos de la maladie dont il ne veut plus prononcer le nom, « cette saloperie » qu’il dit quand il se fâche contre les clés oubliées sous un coussin, les lunettes cachées de peur d’être volée, les épluchures de poire dissimulées dans un placard, la merde sur la lunette des toilettes, la culotte sale à changer, la déchéance du corps, la jalousie maladive, alors il n’en peut plus, sort dans le jardin, va faire des courses au supermarché, bricole dans le garage, reste actif, parle à son psychiatre, échange avec d’autres « aidants »  comme ils se nomment, appelle ses enfants au secours, retarde le moment pour rentrer et ne pas être avec sa femme ; mais il revient toujours, toujours il revient, par devoir, par amour, pour leurs soixante ans de vie commune, intime, faite de haut et de bas, pour l’au-delà aussi, il lui propose de jouer aux cartes, à la crapette, pour lui faire plaisir, elle a toujours aimé ça, même si, lui, il n’a jamais aimé ça, même si elle ne connaît plus les règles, même si les règles sont devenues fantaisistes au fil des parties, même si la vie n’a plus de sens, même si le jeu n’en vaut plus la chandelle, il se désole de ne plus avoir de conversation avec elle, prend soin de son quotidien et la regarde sourire, parle à sa place dans un long monologue où il pose les questions tout en donnant les réponses, dans un va-et-vient monotone, « c’est dur, mais c’est ma femme » comme il dit dans un état de résignation grandissante ; depuis toujours elle se plaignait de perdre la mémoire, personne ne s’en inquiétait, c’était léger comme la vieillesse débutante dans la fleur de l’âge où chacun a le droit à ses faiblesses, cela ne durait jamais longtemps, elle s’occupait de ses petits enfants des vacances, faisait la cuisine à ses enfants du week-end, de son mari à chaque instant, tu te souviens des prémisses, elle accusait ton enfant de voler tout à un tas de choses : crayons, lego, cartes, tablettes, babioles… elle disait ça jusqu’à fouiller dans ta valise quand tu venais leur rendre visite pour vérifier que rien ne manquait, cela provoquait des tensions, tu la rejetais et puis tu revenais ; et puis il y a eu les premiers examens avec des résultats incertains, le temps faisait son œuvre, on se voilait la face, et puis d’autres encore, arrivèrent les premiers traitements et l’apprentissage de la maladie entre déni et réalité, des exercices pour entrainer son cerveau, des allers-retours à Lille dans un service spécialisé pour vérifier l’avancée de la maladie, les premiers après-midi à l’hôpital de jour, la longue glissade vers un nouveau quotidien, à cette époque-là, elle était consciente de la progression du mal, oui, tu t’en souviens, c’était il y a cinq ans à peine, peut-être un peu plus, elle savait qu’elle perdait la tête, tu voyais bien à son visage qu’elle en souffrait de ne pas savoir à quoi se raccrocher, de connaître la trajectoire finale, de comprendre la ligne de fuite, inéluctable, de passer de conscience à inconscience, elle ne pleurait pas, n’en parlait pas, souriait, embrasser comme elle le faisait avant, comme elle le fait encore aujourd’hui, chaque matin, même si elle a des doutes sur qui tu es, elle vient vers toi et pause un baiser sur le front, un signe de tendresse tout en riant comme une mauvaise blague, ou propose sa joue, ou caresse la tienne, dans un geste de tendresse infini ; à chaque fois tu es mal à l’aise comme si ce mouvement concentrait toute la violence animale de sa mémoire, comme si ce baiser était le dernier lambeau de sa conscience, comme si par ce geste elle gardait le lien avec le moment magique de l’enfance, de l’amour, de la conception et de la grossesse, comme si par ce geste, la mémoire restait définitivement intacte, le rituel dure toute la matinée, elle s’approche en souriant puis t’embrasse, elle oublie et recommence quelques heures plus tard, et te dis : « t’as bien dormi ? » avant de s’installer dans sa chaise, ou un fauteuil, et reprendre son cahier à dessins ; à table se joue une nouvelle comédie, tu te souviens, enfant, elle t’obligeait à manger une ratatouille de sa composition, acide, des endives au four sans saveur, de la laitue cuite accompagnée de lardons, des artichauts à la vapeur ou des pommes de terre en robe de chambre, désormais c’est elle qui fait l’enfant, repoussant sur le rebord de l’assiette les aliments de couleur verte, triant avec les doigts, trainant devant son assiette comme quand enfant tu refusais de manger, au final elle relègue au fond de sa poche dans un mouchoir en papier les aliments qu’elle refuse de manger laissant devant elle une assiette vide en fin de repas ; tu l’as quitté ce matin pour reprendre un train, retourner à ton quotidien, tu sais bien que la prochaine fois elle sera un peu absente, qu’elle ne te reconnaitra pas et dira à son mari : « c’est qui ce monsieur ? », à moins que l’histoire aille en s’accélérant et qu’elle ne reconnaisse plus non plus l’homme qui chaque soir se couche à ses côtés, qu’il soit obligé de la mettre dans une maison spécialisée et que tu sois obligé d’écourter la visite, refermant doucement la porte derrière toi, car elle sera trop fatiguée ;

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